Quelques mots sur le bonheur
« Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le bonheur
de tous les hommes, mais celui de chacun »
Ces mots sont de Boris Vian
Boris, mon ami, comment doit-on prendre ton propos ?
Le bonheur de chacun, qu’est-il donc ?
Voici, cher Boris, ce que j’en pense…
Ce que je crois saisir
En ton allégation
C’est que notre bonheur
N’est que leurre en le cœur
Quand il devient raison
D’un collégial jouir
Si l’autre est un frère
Il ne peut être moi
Et rêver l’unité
De millions d’entités
N’engendre que l’émoi
D’un bonheur éphémère
Sans crédo, insoumis
Moi, ce qui m’intéresse
Ce n’est pas ce bonheur
Qui ment à notre cœur
Moins encore la promesse
D’un destin fort bien mis
Ici, je dois vous dire
Que ce qui m’intéresse
C’est que chacun comprenne
Et qu’enfin il apprenne
Que fortune et détresse
Aident à nous instruire
Abandonné, ce leurre
Sur le pas de ma porte
Pour toujours, un beau soir
Je lui ai dit “Bonsoir !”
Que l’ignorant exhorte
Ce tendancieux seigneur
Oublié, ce bonheur
Il est loin de ma porte
Sans être un ennemi
Il n’est plus mon ami
Qu’il frappe à d’autres portes
Qu’il charme d’autres coeurs
Alors, le bonheur ? Ami, je vais te dire…
Je l’ai croisé, un jour ; il pleuvait sur la ville
Il marchait lentement ; son pas était tranquille
La jeunesse éclairait les traits de son visage
Qui était vieux, pourtant, et des rides l’otage
De ses lèvres sortait un murmure, un chant
Qui tout en douceur, donnait vie à l’instant
Curieux de son état, je me suis arrêté
Et mes yeux dans les siens je l’ai interpellé
“ Vous chantez… Heureux seriez-vous en votre cœur ?
Auriez-vous découvert le secret du bonheur ? “
C’est d’un sourire aimant et d’un geste poli
Qu’il me fit m’abriter sous son grand parapluie
“ Viens ! Marchons ensemble sous cette pluie propice
Et parlons librement du bonheur, de ses vices
J’ai peine à voir l’humain, mon compagnon, mon frère
Demeurer sous le joug d’un bonheur éphémère
Un bonheur doucereux qui endort et rassure
Un bonheur puéril qui jamais ne perdure
Un jour il est vertu ; un jour il est faiblesse
Un jour son ciel est bleu ; un jour il est tristesse
Son fief est notre ego, et ses envies altières
Rendent nos vies d’humains, moroses ou cavalières
Hors de nous nous cherchons, ses lois, sa raison d’être
Et dans l’ailleurs rêvons, le plaisir, le bien-être
Dans l’autre on met l’espoir de vivre son forfait
Et de cet autre encore, en attend les bienfaits
Cet autre qui, souvent, à nos yeux indigents
Est la cause entendue de nos maux et tourments
Maintenant, mon ami, laisse-moi te confier
Ce qui me fait sourire, ce qui me fait chanter
C’est la Vie, cette vie, qui sourde en toutes choses
Qui embrase mon cœur partout où il se pose
Je l’aime comme elle est ; je l’aime comme elle vient
J’accepte ce qui est ; j’accepte ce qui vient
Qu’importe la façon ; qu’importe le moment
Je prends ce qui advient, sans porter jugement
Cet état, il fait loi en chaque instant qui passe
Il m’instruit, me nourrit, puis sans regret trépasse
Un état oublieux de mes chers souvenirs
Qui fait fi des regrets, se fout de l’avenir
Sans loi, sans jugement, en passion retenue
Il est sage émotion à la chose vécue
Sourd à mes yeux de chair, c’est le chant de mon cœur
Qui nourrit les instants de ce trivial acteur
De mes désirs, enfin. Je les vis en conscience
Le temps ne compte pas ; je vis sans l’impatience
De celui qui attend dans la fébrilité
Ce qu’il devrait quêter en la tranquilité
Voilà, ami propice ; je crois t’avoir tout dit
À toi d’en faire usage, d’en faire ton crédit
Ah oui… Juste une chose, un ultime décret
Qui toujours nous revient en un écho discret
Cultive, mon ami, ton silence intérieur
Réfrène tous ces mots qui agressent les cœurs
Un affable sourire, une main qui se tend
Apportent du bonheur quand l’amour les sous-tend
Oui, je te le redis, rendre heureux nos demains
C’est vivre en chaque instant ce qui nous fait humain
Tu es ce que tu es ; refuse l’anathème
Au dogme ou au diktat, préfère la bohème
Ton vécu est tourment ? Il est cette semence
Plantée en ton passé ; accepte sa sentence
Surtout, n’oublie jamais de remercier le ciel
Qui l’orage passé, t’envoie un arc-en-ciel
Alors, si au matin, heureux tu te réveilles
Sans raison ni façon, et déjà t’émerveilles
Tu es comme l’enfant vivant son existence
Innocent et entier, sans peur ni exigence
Ainsi, je te le dis, ce bien-être édénien
Cet état merveilleux, pour toujours sera tien
Ainsi est le chemin de la félicité
Ce bonheur achevé qu’est la Sérénité
Ah oui !… J’oubliais de vous dire que ce passant singulier… c’est moi.
